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Hommage à Eléa Redel

Eléa avec Osèl Hita (la réincarnation de Lama Yéshé), 2018

Eléa Redel, qui a mis en place et coordonné de 2005 à 2009 l’ancien “Service de traduction” ayant donné naissance aux Éditions Mahayana fin 2019, est décédée le 7 janvier 2022.

Eléa avait rencontré Lama Thoubtèn Yéshé à Bodhgaya en 1979. Elle a été, dès le début des années 1980, très impliquée dans les premières traductions du Dharma en français, tant au sein des anciennes Editions Vajra Yogini qu’au sein de l’ancien « Service de traduction ».

Eléa a par ailleurs été pendant 2 ans la directrice du programme de traducteurs Lotsawa Rinchen Zangpo à Dharamsala.

Elle a continué jusqu’à la fin à nous aider par ses précieuses traductions et relectures, ainsi qu’en partageant avec nous son expérience de plus de 40 ans.

Offrandes de fleurs pour rendre hommage à Eléa, Bodnath, Népal, 14 janvier 2022

Afin de rendre hommage à Eléa à qui nous maison d’édition associative doit tant, des offrandes de lumières et de fleurs ont été faites à Bodnath au Népal le 14 janvier 2022, jour de sa crémation.

Nous vous proposons des extraits d’une interview d’Eléa parue dans le magazine Mandala en juillet 1999 « Transformer la souffrance en bonheur » dans laquelle Eléa partage avec nous la façon dont elle a utilisé sa pratique du Dharma pour faire face à la maladie.

“Mes problèmes de santé ont commencé en 1982, pendant une retraite à Dharamsala. Je ressentais de fortes douleurs dans les bras et les mains. Je ne pouvais même plus porter mon seau d’eau [pour faire ma toilette], tant chaque mouvement devenait douloureux. La douleur a tellement augmenté que j’ai pensé que c’était lié à l’humidité du lieu, et je suis allée à Bodhgaya. Néanmoins, alors que j’étais là-bas, je me suis réveillée un matin avec toutes mes articulations enflées, je ne pouvais pas bouger sans ressentir une douleur terrible. Je me suis demandé : que m’arrive-t-il ?Grâce aux médicaments homéopathiques et aux tours de stoupa, suivant les conseils de Ling Rinpoché, le gonflement a diminué mais la douleur a augmenté. Le simple fait de bouger le cou, les poignets, les bras et les pieds était douloureux. En temps normal, nous prenons tous ces mouvements pour acquis, mais lorsque les articulations sont douloureuses, vous remarquez à quel point tout est interconnecté.

Je suis rentrée en France pour faire des examens à l’hôpital. On m’a diagnostiqué une polyarthrite rhumatoïde. Je ne savais pas ce que cela signifiait. Je partageais la chambre avec une femme handicapée de 45 ans qui souffrait de la même maladie. Mais cette femme n’était pas déprimée, elle jouait encore de l’accordéon avec ses mains infirmes et les gens l’aimaient. Je ne pouvais pas croire que mon corps pourrait se déformer de la sorte. Cela semblait impossible !

Comme je ne voulais pas prendre de traitement lourd, j’ai essayé de trouver des solutions alternatives. La première articulation attaquée a été mon poignet droit, mes doigts et mes mains étaient très douloureux aussi, puis les genoux ont enflé. Pendant des années, j’ai souffert de douleurs aux genoux, il était si difficile de bouger. Différentes thérapies ont permis de soulager un peu la douleur, mais rien de stable, alors j’ai finalement décidé de me faire opérer. Aujourd’hui, j’ai une prothèse dans chaque genou, ce qui me permet de marcher sans douleur.

Ensuite, si je me souviens bien, les mains ont commencé à se déformer, puis les coudes, les épaules ; et parfois le cou produisait une douleur insupportable. Plus tard, les chevilles sont devenues raides et les pieds ont commencé à se déformer, ce qui a rendu à nouveau la marche douloureuse et difficile. Bien sûr, pendant toute cette période, j’ai suivi des séances de kiné plusieurs fois par semaine, y compris des exercices dans une piscine chaude, etc.

À présent, presque toutes mes articulations sont déformées, ce qui signifie de nombreux handicaps.

[…] De nombreuses actions du quotidien qui semblent faciles pour une personne normale sont difficiles, voire impossibles à faire. Par exemple, ouvrir une fenêtre, un bocal, une bouteille ; tourner une clé dans une porte ; monter dans un bus, descendre d’un train, s’asseoir par terre, se relever en cas de chute, marcher sur un terrain accidenté (ce qui est assez courant en Inde), mettre mes chaussettes ou parfois même m’habiller. Même porter un objet d’un kilo entraîne des douleurs pendant trois ou quatre jours. Dans de nombreuses situations, je dois donc me faire aider par quelqu’un. En fait, chaque déplacement ordinaire est devenu compliqué et parfois douloureux.

À un moment donné, la maladie semblait stabilisée, mais elle continue de progresser, même si c’est devenu lent et subtil. Soudain je remarque que je ne peux plus faire tel ou tel mouvement.

Cette maladie étant un déséquilibre du système immunitaire, elle n’est pas encore guérissable par la science. […]

Offrandes de lumières pour Eléa, Bodnath, 14 janvier 2022

Les douleurs induites par cette maladie sont souvent imprévisibles. Je peux me sentir bien et soudain une forte douleur apparaît dans une articulation, ce qui est alors très handicapant pendant quelques heures ou quelques jours, puis elle disparaît. C’est parfois dû à un changement de pression atmosphérique, à un degré élevé d’humidité, à certaines toxines ou encore à de forts mouvements émotionnels. […]

J’ai commencé à m’intéresser au bouddhisme lorsque je suis allée en Inde. Après plusieurs années de voyage en Afrique, je suis arrivée en Inde, via l’Afghanistan, en novembre 1977 et je suis partie dans les montagnes pour visiter les villages. À Dharamsala, j’ai été très étonnée de rencontrer des réfugiés tibétains. Qui étaient ces gens souriants qui me donnaient un tel sentiment de chaleur ? J’ai entendu parler des difficultés qu’ils avaient traversées, et j’ai été si surprise par leur force que je leur ai demandé quelles étaient leurs croyances spirituelles. Ils m’ont répondu qu’ils étaient bouddhistes et que les enseignements venaient du Bouddha Shakyamouni.

L’une de mes quêtes a alors été de savoir ce que le Bouddha enseignait. Cela m’a pris un peu de temps, et ce n’est qu’à mon arrivée au Népal que je me suis rendue dans un monastère et que j’ai demandé à quelqu’un de me parler de l’enseignement du Bouddha. On m’a présenté un Rinpoché qui parlait anglais, on m’a donné une chambre et un livre à lire, et on m’a dit qu’il répondrait à mes questions.

Quelques mois plus tard, à Bodhgaya, j’ai rencontré Lama Yéshé. Cette rencontre a changé ma vie. J’ai vu que mes projets d’aller en Indonésie et en Australie n’avaient plus de raison d’être. Je savais maintenant que je devais voyager plus profondément en moi-même.

Je ne sais pas si, sans le Dharma, j’aurais pu accepter une telle situation sans tomber totalement en dépression. Je suppose que la vie aurait perdu tout son sens avec une telle souffrance, qui a complètement changé les perspectives de vie que je pouvais avoir. 

Le Dharma m’a montré qu’il n’y a pas seulement une femme handicapée ici, mais aussi la nature lumineuse de son esprit, qui est un don dont chaque être sensible est doté. Grâce à cette prise de conscience, je sens que quelque chose peut être fait. Parce que la souffrance me confronte à moi-même sans me laisser d’échappatoire, elle me donne aussi la possibilité d’aller au fond de moi-même, d’aller à l’essentiel et d’ouvrir mon cœur à ce qui « est ».

Bien sûr, ce n’est pas si facile.

Cette expérience m’a permis de comprendre la signification de la loi de cause à effet (le karma) et la manière dont tout se produit de manière dépendante. Elle donne un sens à ma vie, plus profond que ce que je vois ou ce que je pense, et m’a donc aidée à ne pas rejeter la responsabilité sur les autres. Je dois accepter la responsabilité de mes propres actes : on crée la cause de sa propre souffrance et de son propre bonheur. Je dois ouvrir mon esprit à ce que j’ai fait, bien ou mal, et en comprenant la fonction de l’esprit, changer mon attitude intérieure, mon comportement. Cela m’a aidée à ne pas m’accrocher ou m’identifier à la souffrance. Et ce qui est important, c’est de ne pas en rajouter pour l’avenir, mais d’en tirer des leçons afin de briser le cycle. Ce n’est pas une tâche facile, mais c’est une dynamique étonnante.

En constatant que je n’étais pas la seule dans une telle situation, en m’ouvrant à ma souffrance, j’ai compris que je pouvais aussi m’ouvrir davantage à la souffrance des autres êtres, ressentir de la compassion et atténuer mon orgueil. Je peux suivre le conseil de Lama Zopa Rinpoché et utiliser ma douleur en imaginant prendre sur moi la douleur des autres êtres et leur envoyer tout sentiment de joie et toute pensée positive que j’ai sous forme de médicament, d’affection ou de tout ce dont ils avaient besoin pour soulager leur douleur et devenir forts. J’ai souvent pensé à des personnes qui étaient torturées !

De cette façon, ma douleur n’est pas devenue le point central de mon parcours, de ma vie, et j’ai réalisé combien il était important d’ouvrir mon cœur au plaisir et à la douleur, qui sont les aspects de la condition humaine, et aux autres qui sont dans le même bateau. Si je ne surmonte pas l’ignorance, il n’y a pas d’issue.

J’ai remarqué que je pouvais gérer plus facilement la douleur physique que le fait que mon corps soit déformé, estropié. En Asie, tout le monde me regarde, mes mains, ma façon de bouger. Voir un Occidental comme ça est étonnant pour eux ; ils me questionnent souvent, je n’exagère pas ! En Occident, les gens détournent les yeux ! Donc, ici « inclus », là « exclus ». Maintenant, je me sens capable de gérer les réactions des gens, mais, croyez-moi, cela a pris pas mal de temps. C’est vraiment dur d’être confrontée à chaque instant à son handicap, où que l’on aille ou quoi que l’on fasse, car on vit avec. Mais à l’intérieur de vous-même, vous vous sentez comme une personne normale, vous n’êtes pas seulement cela.

Ce qui me semble important, c’est d’accueillir la souffrance au lieu de la rejeter, d’y faire face avec « douceur » afin de trouver l’espace nécessaire (par exemple, ouverture du cœur, pratique de tonglèn, patience, protection du karma, etc.) Pour développer la compassion envers les autres, nous devons développer la compassion envers nous-mêmes, lâcher prise et ne pas sombrer dans l’apitoiement.

Je ressens vraiment le besoin d’ouvrir mon cœur à moi-même et aux autres afin de communiquer avec leur humanité et avec le monde, avec ce qui « est », de manière saine.

[…] De nombreuses personnes m’ont aidée de différentes manières. Merci à toutes ces personnes. Et, bien sûr, les enseignements de Bouddha et mes maîtres.

Vous savez, être une personne handicapée signifie que vous avez très souvent besoin de l’aide des autres, et ce pour le reste de votre vie. La plupart du temps, les gens sont très gentils, mais parfois, probablement à cause du stress de la vie quotidienne, leur attitude peut être très blessante. Je dois aussi faire face à cela, même si j’essaie de faire de mon mieux. De diverses manières, la maladie me donne de nombreuses occasions de développer la compassion, la patience, l’humilité et l’amour.

Je pense souvent à la situation de Lama Zopa Rinpoché dans sa vie passée, lorsqu’il était incapable de bouger pendant de nombreuses années. J’ai également entendu ou lu des histoires et rencontré des personnes dont la vie comportait de nombreuses souffrances physiques, mais qui ont développé un si bel esprit, tant de courage, de foi, d’amour et d’ouverture. Je les admire profondément et me réjouis de ces qualités humaines. Cela renforce également ma foi.”

Vén. Détchèn

Directrice des Éditions Mahayana

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